Réflexions sur l’improvisation « spontanée » ou « directe »

L’improvisation « spontanée » ou « directe » est la culture de l’instant présent. A l’image de la vie, elle ne se réalise pleinement que dans le présent « continu », sans cesse en mouvement de création et de renouvellement. Mais, me direz-vous, la spontanéité est inhérente à l’improvisation. Certes, mais toutefois, le plus généralement, l’improvisation se réalise à partir de matériaux donnés (thèmes, grille harmonique, etc.). La spontanéité peut être ici limitée en ce sens que l’improvisateur dépend de ses capacités de maîtrise de l’harmonie et des modes pour mener à bien un projet compositionnel. Ce type d’improvisation diffère de la composition essentiellement par l’aptitude à réagir rapidement dans l’élaboration d’une pièce musicale, c’est-à-dire sans la réflexion, l’analyse, le recul et la maturation inhérents au travail de composition.

Il faut donc entendre par « improvisation spontanée » ou « improvisation directe », une « composition » qui se forme au fur et à mesure des sons émis, sans « idée » préalable : le résultat présent engendre l’idée suivante et l’interaction entre le son produit et l’intention du musicien est permanente. L’improvisateur est aussi bien acteur que spectateur. Ce qu’il perçoit en jouant le surprend presque parfois, et lui dicte la suite immédiate à venir. D’où, parfois,  une absence apparente de structure. En réalité, il ne faut pas forcément prendre une pièce d’improvisation spontanée comme une unité organique et thématique, mais comme une succession de tableaux dont l’élément commun reste le principe qu’ils ont de s’engendrer les uns les autres et de créer une succession d’environnements très différents, de prime abord fort distincts et pourtant si intimement liés (un genre de « fantaisie »).

Ici, chaque instant est unique et, comme dans la vie, tenter de rejouer la même pièce conduit souvent à l’échec, car les circonstances et l’environnement passés qui ont permis à une chose de se réaliser ne seront plus jamais à nouveau réunis. Comme dans la vie, elle comporte ses erreurs et ses fautes, mais dont on peut tirer parti pour aller plus loin. La contemplation de l’instant présent et fugitif, avec ses étonnantes ressources et ses imperfections, en tous les cas, dans sa stricte réalité, est sans doute la meilleure clé d’écoute de ce type de musique. Elle est aussi, de mon point de vue personnel, la meilleure façon (ou la moins mauvaise) d’appréhender les événements de la vie.

Toutefois, le concept qui renvoie au fait d’aborder une création musicale instantanée « sans idée préalable » reste purement théorique. C’est ce à quoi l’improvisateur spontané doit tendre mais sans réellement y parvenir totalement, et il doit en avoir conscience. Car, ici encore, comme dans la vie, on ne peut faire abstraction de son « passif » de ses « acquis », de ses « schémas », qui ressurgiront inévitablement dans l’instant. Mais ceci fait aussi partie du jeu : faire avec ce que l’on est…

L’enregistrement va, par son principe même, à l’encontre d’une telle démarche, et l’on ne doit l’aborder que comme l’instantané, le cliché, la prise de vue, d’un moment musical qui ne peut se vivre qu’en direct et qui ne sera plus jamais manifesté ni vécu de la même manière. Pourtant, il n’est pas inintéressant de conserver les traces de nos expériences, à condition de les considérer selon leur juste valeur : quelque chose de « mort » et qui a pourtant contribué à la formation de notre présent. Elles peuvent, en revanche, être exploitées en vue d’un travail compositionnel plus abouti et, dans cette perspective, passent de la « mort » à la « vie » (« les paroles s’envolent, les écrits restent », dit-on…).

Donc, l’idée reste qu’à la seconde même avant de poser ses doigts sur l’instrument, on ne sache toujours pas comment commencer un morceau : il faut faire le premier pas, et le reste suit. C’est l’école de la confiance, de l’écoute de son environnement, de l’humilité face à ses limites, du modelage de son propre raisonnement par la réalité tangible et présente. Une musique pas forcément virtuose, ni politiquement correcte, ni nécessairement innovante, mais qui vient de l’intérieur, toute intuitive. C’est une musique des sens, du dévoilement de l’intimité, dans laquelle chaque son est imposé par la nécessité, engendré par celui qui l’a précédé. Et ce dernier point est le plus difficile à atteindre. Plus l’on s’efface, plus on l’entend et la découvre, cette musique qui est en nous et autour de nous, et qui prend vie sous les doigts.

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